Chien Guêpe

La provocation Dada de la pochette, qui énonce chien mais montre chat, en dit long sur l’esthétique musicale du quartet : si l’humour est une de leur forme de distance, elle n’est pas la seule.

Le groupe assume frontalement les accents tragiques et opératiques des thèmes qui traversent Dieu m’a brossé les dents : voix agonisantes, chants funèbres. Mais dès les premières notes de l’introduction, où la cithare vient dédoubler, court-circuiter le tintement lointain du piano, le drame s’habille d’une épaisseur de fantastique. Nous sommes sur la tranche du miroir : les fantômes rodent, les ombres planent. Ce choix esthétique permet, en libérant les thèmes de leur pesanteur, de désamorcer un pathos frôlé à intervalles réguliers. Paradoxalement, c’est en utilisant une large palette de procédés, cartes sans cesses rebattues et redistribuées, que le quartet atteint une expression épurée. Les mille nuances de timbres et de couleurs contrastent d’autant mieux que la structure du morceau est simple. Dieu m’a brossé les dents est un voyage, une épopée avec ses mouvements amples, ses accalmies, ses grondements sismiques, ses éruptions telluriques. En ses climax, le morceau retrouve l’origine du free jazz : un cri de douleur contre l’injustice du monde. Mais la combustion d’énergie sur laquelle fonctionne le morceau porte en elle son propre épuisement. Dans l’ostinato d’après la catastrophe, les cloches tintent à nouveau, et la divinité du titre, dérisoire bien sûr, ne peut que contempler, impuissante, ce paysage d’après l’apocalypse. Tout juste bon à faire briller l’émail… C’est donc sans remord que le quartet lui tourne le dos et zappe sur une atmosphère radicalement différente.

Chocolat citron s’ouvre sur quelques fracassantes mesures de castagne rythmique. Mais l’entrée en scène du piano et du soprano a pour effet immédiat d’adoucir d’un cran la violence de la pulsation initiale.  Le paysage sonore est planté : heurté, déstructuré, et ce groove à géométrie variable, élastique comme un chewing-gum, dessine un mouvement organique proche des arabesques de la lave chauffée qui s’étire dans la cire translucide des lampes d’ambiance de l’ère pop. Mouvement, fascination : c’est simple comme un mobile. En apparence seulement. En réalité, les motifs musicaux sont tranchants comme une lame de rasoir. La fusion des procédés rend inopérante toute distinction entre ce qui relèverait d’un thème, d’une improvisation, d’un chorus, d’un riff ou encore d’une cellule rythmique. Le travail du studio impose, par nature, de fixer une forme, de sorte que seule la narration soit perceptible. On évoquait la musique de film à propos du travail du quartet, mais il faudrait étendre l’analogie jusqu’à l’imaginaire du jeu vidéo, auquel Chocolat citron fait irrésistiblement penser. Un parcours d’arcade avec ses embûches à multiplication aléatoire, ses virages de décor à 90 degrés, ses évènements simultanés et ses passages de niveaux avec brusque changement d’univers. La première partie du morceau s’interrompt prestement. Le piège se referme. Le joueur est tombé dans la trappe, et à la frénésie boxeuse succède une sourde pesanteur installée par l’archet de la contrebasse. Ralentissement, asphyxie : l’oxygène vient à manquer, et les stridences, d’autant plus anxiogènes qu’elles sont irrégulières, d’un piano préparé pour être martyrisé, apportent une couleur métallique à ce décor d’épave de sous-marin. Les couleurs musicales sont savamment travaillées pour mettre en scène ce no man’s time, ce chien et loup indécidable entre le versant abstrait de la musique et son versant physique, où le suspense naît d’une traître inertie. Le danger guette comme un sniper embusqué. Il suffit alors de quelques sons, d’un rayon de lumière pour remettre le morceau en mouvement. Le joueur a trouvé le passage secret, et remonte à la surface livrer son dernier combat lyrique. Car le dernier riff lui sera fatal, et le morceau brutalement suspendu plutôt que terminé. Game over ?

Le quartet maniant élégamment l’art de l’auto-parodie, on peut toujours ressusciter, à l’instar du porc-épic auquel on avait dit au revoir, avant qu’il ne fasse un retour en guest-star (mais en phase terminale), sur la pochette du second album. Avec Bonjour crépi, idéalement placé comme un interlude récréatif dans la continuité de l’album, l’auditeur est en terrain connu : celui où les thèmes miniatures servent de point de rendez-vous pour le plaisir ludique, d’autant plus jouissif qu’il est gratuit, de l’improvisation forcément free. Taquineries sonores, courses-poursuites entre instruments, slaloms rythmiques et évitements mélodiques permanents, jusqu’à la chute qui fait forcément Bam ! Esthétique de l’auto tamponneuse ? Du moins, toute l’énergie du quartet en live condensée dans une brève prise de studio.

Chauve et courtois explore des zones sensiblement plus arides, et l’introduction pose, l’air de rien,  des questions fondamentales : comment la musique émane-t-elle du silence ? À quel moment un bruit devient-il un son ? A la saturation de l’espace sonore mise en avant dans Bonjour crépi se substitue ici une dilution temporelle, étale et planante, qui décompose le processus d’orchestration des timbres. La réverbération de la cithare préparée se voit peu à peu parasitée par des sons salissants. Musique moderne, concrète, expérimentale. Mais ce n’est précisément pas cette classification qui en fait le mérite : la déconstruction et le rejet des formes établies n’ont plus grand chose d’inédit ou d’iconoclaste en 2012. En contrepoint, la ritournelle autiste et mélancolique de la contrebasse fonctionne comme un appui de respiration pour les autres instrumentistes qui peuvent ainsi, par un jeu d’intensité croissante, résoudre l’équation de la hachure et du continuum. Leurs sons muent peu à peu d’une nature parasite, semblables à ceux qui peuplent notre quotidien, à une nature féerique. C’est donc en toute logique qu’ils retournent avant les toutes dernières mesures dans la boîte magique que le quartet avait malicieusement ouverte, littéralement aspirés par les harmoniques des percussions. À l’arrivée, tout l’enjeu du morceau devient de superposer deux formes de beautés, qui ne coïncident jamais sur la ligne temporelle mais en génèrent une troisième qui en fait tout le prix. La beauté, par essence, n’est pas consensuelle. Même une stridence peut-être belle.

Après le temps idyllique de la fougue (la maquette inédite enregistrée en 2005), le temps de l’affirmation d’une identité musicale par la composition (Au revoir Porc-épic), celui de l’affranchissement des influences et de l’acquisition définitive d’un son de groupe (Original Pimpant), Chien-Guêpe marque une étape importante vers cet horizon musical où le quartet dirige sa boussole : celui d’une musique où l’énergie, la conviction rendrait invisible le niveau de technique instrumentale, l’utilisation savante des procédés et les mélanges de genres. C’est grâce à cette sincérité que le groupe a toujours su capter l’attention d’un public extrêmement diversifié pour lequel l’étiquette importe peu, pourvu que la musique émette des Good vibrations. Il est écrit que le quartet fera sauter de nouvelles barrières, franchira de nouvelles frontières. Dites au revoir crépi, mais sauvegardez la partie : la revanche pourrait exploser le score. Car question talent, Dieu, s’il existe, a bien brossé ces quatre là…

Damien BERTRAND, 20 janvier 2012

Emile Parisien Quartet – Chien-Guêpe (Waspdog)

The Dadaist provocation of the cover, announcing dog but showing cat, speaks volumes about the quartet’s musical aesthetics: if humour is one of their ways of standing back, it is not the only one.

The group assume head-on the tragical and operatic accents of the themes that pass through Dieu m’a brossé les dents (God has brushed my teeth): dirges and dying voices. But from the first notes of the introduction, where the zither duplicates and bypasses the remote ringing of the piano, the drama takes on a layer of fantasy. Sitting on the edge of the mirror, we are surrounded by roaming ghosts and floating shadows. By freeing the themes from their gravity, this aesthetic choice defuses a pathos that is close at regular intervals. Paradoxically, it is when they use an extensive palette of processes, similar to cards endlessly shuffled and dealt, that the quartet reach a refined expression. The thousand shades of tones and colours contrast all the more that the piece’s structure is simple. Dieu m’a brossé les dents is a journey, an epic, with its rich movements, its breaks, its seismic rumblings, its telluric eruptions. In its climaxes, the piece rediscovers the origin of free jazz: a cry of pain against the injustice of the world. But the combustion of energy that makes the piece work carries its own exhaustion. In the ostinato that follows the catastrophe, the bells ring again and the deity of the title, ridiculous of course, can but helplessly contemplate that devastated scene. Barely good enough to make the enamel shine… So the quartet remorselessly turn their back on it and hop to a completely different atmosphere.

Chocolat citron (Lemon chocolate) opens up on the thunderous bars of some rhythmical fight. But the appearance of the piano and soprano result in reducing a little the violence of the initial beat. The sound scenery is set up: a harsh and unstructured one, and this flexible groove, as elastic as a piece of gum, delineates an organic movement reminding of the arabesques of the heated lava that stretches out in the translucent wax of the background lamps we used in the pop era. Movement and fascination: as simple as a mobile. On the surface only. In fact, the musical motifs are sharp as a razor blade. The fusion of the processes renders inoperative any distinction between what could be a matter of theme, of improvisation, of chorus, of riff, or even of rhythmic cell. Studio work imposes by nature to determine a shape, in such a way that only the narrative can be audible. Film music was mentioned about the quartet’s work, but the analogy should be extended to the imaginary of video games, of which Chocolat citron irresistibly reminds. An arcade course with its randomly multiplied obstacles, its right angle turns of scenery, its simultaneous events and its levels crossed in sudden changes of world. The first part of the piece stops swiftly. The trap closes in. The player has been caught and the boxing frenzy gives place to the dull heaviness set up by the bow of the double bass. Slowing-down, suffocation: the oxygen begins to miss, and the stridencies of a piano prepared to be ill-treated, all the more anxiety-provoking as they are irregular, provide a metallic hue to this scenery that looks like a wrecked submarine. The musical colours are finely elaborated in order to stage this no man’s time, this undecidable dusk between the abstract side of the music and its physical side, where suspense is born of a deceptive energy. Danger is lying in wait like a sniper in ambush. A few sounds, a ray of light are then enough to restart the piece. The player has found the secret passage and comes up to the surface again to fight his last lyrical battle. For the last riff will be fatal to him, and the piece will be bluntly suspended rather than completed. Game over?

Since the quartet elegantly deals with the art of self-parody, resurrection remains possible, as for the porcupine to which we had said goodbye, before he comes back as a guest star (in terminal phase though) on the cover of the second album. With Bonjour crépi (Hello roughcast), ideally placed as an interlude in the continuity of the album, the listener is on familiar ground: the ground where the miniature themes serve as a meeting point for the ludic pleasure, all the more a treat that it is free, of a necessarily free improvisation. Sound teasings, chases between  instruments, rhythmical slaloms and continuous melodic events, until the end goes inevitably Bang! Aesthetics of the bumper car? At least, all the live energy of the quartet condensed into a short studio take.
Chauve et courtois (Bald and courteous) explores considerably more barren areas and the introduction all innocently asks fundamental questions: how does music come from silence? When exactly does a noise turn into a sound? The saturation of the sound space pushed forward in Bonjour crépi is replaced by a slack and mellow dilution of time which breaks up the process of orchestration of the timbres. The reverberation of the prepared zither is gradually parasited on by messy sounds. A modern, concrete, experimental music. But its merit does not come precisely from this classification: in 2012, the deconstruction and rejection of conventions are no longer original or iconoclastic. At the same time, the same old autistic and melancholic story given by the double bass works as a phrasing support for the other instrumentalists who can thus, thanks to the increasing loudness of their playing, resolve the equation of hatching and continuum. Their sounds gradually change from an interfering nature, like those that fill our everyday life, to an enchanting nature. So, before the very last bars, they logically go back into the magical box the quartet had mischievously opened, literally sucked up by the harmonics of the percussion. Eventually, the key issue of the piece is now to superimpose two kinds of beauties that never coincide on the time line, but generate a third one which makes all the price of it. In essence, beauty is not consensual. Even a stridency can be beautiful.

After the idyllic days of high spirits (the original demo recorded in 2005), the days of  the assertion of a musical identity through composition (Au revoir Porc-épic/Goodbye Porcupine), the days of the freeing from influences and of the definitive acquisition of a band sound (Original Pimpant/Fresh Original), Chien-Guêpe marks an important step towards the musical horizon where the quartet direct their compass: that where energy and conviction would render invisible the level of instrumental technique, the clever use of the processes and the mixture of genres. Thanks to this genuineness, the quartet has always been able to capture the attention of an extremely diversified audience for whom, no matter what the label is as long as the music sends out Good vibrations. The quartet is bound to break down new barriers, to cross new frontiers. Say goodbye roughcast, but save the game: the return game could well smash the score. For talent-wise, God, if he exists, has well brushed those four ones.

After Damien BERTRAND – January 20, 2012